Gardien des traditions 28 septembre 2025
Alimentée par des affluents limpides et froids qui se frayent un chemin à travers les forêts anciennes du centre de Ktaqmkuk (Terre- Neuve), la rivière Gander coule vers le nord-est en direction de l’océan Atlantique.
Depuis des millénaires, la rivière Gander est une source essentielle d’eau douce et de nourriture pour les peuples autochtones. Pour Charlie Francis, chasseur et trappeur mi’kmaq, c’est justement cette rivière qui l’a conduit vers un territoire bien spécial, et ce, il y a plus de 200 ans.
Aujourd’hui, Justin Hodge, Gardien de rivières pour la Première Nation Qalipu (PNQ), conduit son canot le long des rives de la partie nord-ouest de la rivière Gander. Dans le cadre de ses fonctions de Gardien de rivières, il surveille les cours d’eau afin d’assurer une gestion durable des ressources pour la communauté et les générations futures. C’est grâce à ce travail, qu’il a commencé il y a cinq ans, qu’il a renoué avec le territoire. « Les fins de semaine, je me précipitais toujours au “camp”, en tentant de m’imprégner de tout en 24 heures », raconte-t-il. « Alors, quand l’occasion de devenir Gardien de rivières s’est présentée, je n’ai pas hésité. Je me suis dit que j’allais faire quelque chose pour rétablir ce lien. »

Sur la rive sud du lac Gander, située entre les affluents Northwest et Southwest de la rivière Gander, se trouve une étendue de 11 000 hectares connue sous le nom de Charlie’s Place, en l’honneur de Charlie Francis. Francis chassait, piégeait et pêchait sur ces terres, où il s’est installé dans les années 1800. Cette zone est d’une grande importance écologique et culturelle pour le peuple mi’kmaq. Des recherches récentes menées par des membres de la PNQ, des organisations environnementales et des universités, avec le soutien de M. Hodge et des Gardiens de rivières, indiquent qu’elle est un point chaud de diversité pour les lichens. Les observations de l’organisme Oiseaux Canada suggèrent qu’il s’agit aussi d’un point névralgique pour la diversité des oiseaux, abritant plusieurs espèces rares et en péril. De plus, Charlie’s Place fait partie du bassin versant de quatre communautés riveraines du lac Gander et de plusieurs autres situées en aval, le long de la rivière du même nom. « Cela confirme ce que nous avons toujours su », déclare M. Hodge. Mon père et mon grand-père m’ont appris tout ce qu’il y a à savoir sur les animaux et la biodiversité de cette région. »
En 2021, M. Hodge découvrait cependant qu’un plan quinquennal avait été proposé par une entreprise papetière locale pour exploiter le bois de Charlie’s Place, mettant ainsi en péril la santé de cet écosystème fragile. À seulement deux jours de la fin de la consultation publique, il passe à l’action et organise une campagne populaire avec les membres de la communauté pour protéger la zone. Il visite le site avec des représentant(e)s du gouvernement, les implorant de revoir le plan d’exploitation et de reconsidérer sa valeur écologique et culturelle. « Nous faisons ça pour tout le monde. C’est pour l’humanité entière, pas [seulement] pour les peuples autochtones, mais pour nous tous », explique-til. Mon grand-père m’a souvent parlé de la martre d’Amérique et de tous ces animaux qui ont depuis disparu. »

La campagne menée par M. Hodge en vue de protéger la région pour les générations futures s’est soldée par une collaboration entre la PNQ et Conservation de la nature Canada. L’objectif est d’assurer la protection de Charlie’s Place. Le partenariat a été officialisé par un protocole d’entente signé en avril 2024. « Nous envisageons la création d’une Aire protégée et de conservation autochtone, qui sauvegarderait nos valeurs et celles des résidents », confie M. Hodge à propos de ses espoirs pour l’avenir de la région. « En attendant, nous travaillons à la désignation d’une Zone clé pour la biodiversité, qui serait un prélude à une protection plus officielle. »
M. Hodge remercie plusieurs personnes et organisations qui ont aidé la PNQ à obtenir une pause dans l’exploration des ressources à Charlie’s Place. « Nous conjuguons savoirs traditionnels et science; c’est ce qu’on appelle l’approche à double perspective. Nous l’utilisons pour raconter les histoires et les expériences vécues par nos familles, tout en intégrant la science », affirme M. Hodge. « C’est un succès incontestable. Et je pense que c’est ce qui devrait être fait — et ça fonctionne — partout au Canada. »